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Est-il légitime de philosopher dans la cité aujourd'hui ?

Proposé par Guy Louis Pannetier le . Publié dans Articles de fond

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  Philosopher dans la cité aujourd’hui
(Extrait de contribution à Philolab. Unesco 2010)

Comment puis-je soutenir la légitimité des cafés-philo ?

En liminaire on peut faire remarquer que ce qui est légitime, est : ce qui est consacré par une loi, - qui est fondé en droit, - ou légal.
Si un droit, un règlement dans le domaine cité doit s’exercer, il ne peut concerner que les personnes qui font profession d’enseigner la philosophie.
Comme ceux qui participent, qui animent les divers cafés-philo n’ont pas dans l’esprit, (du moins je le pense) la prétention d’enseigner, nous ne sommes donc pas concernés par une loi, une réglementation.
Donc, nous voilà « hors la loi » (au bon sens du terme), libres de faire selon notre désir, désir de plus en plus partagé. Et faire que ce désir d’aller vers la philo rentre dans le cadre des « amours légitimes ».
Venir à la philo ce n’est pas : entrer en religion, ce n’est pas accepter un dogme, c’est certainement ce qu’il y a de plus contraire.... « La philosophie est une Thèbes aux cent portes ! » (Schopenhauer)
A partir de ces considérations nous pouvons évacuer l’idée de légitimité pour les cafés-philo.

« Philosopher dans la cité, est-ce toujours philosopher ? »

Au célèbre avertissement « Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre ! », on peut préférer une philosophie ouverte comme celle du jardin, celle d’Epicure. Qui ? Si ce n’est, ceux qui vivent « la cité », autrement dit, ceux qui sont au plus près des réalités, ceux qui prennent chaque jour, le métro, le train, qui vont à la crèche, qui vont « au boulot » ; qui ? si ce n’est ceux qui affrontent au quotidien les difficultés de la vie seraient les interlocuteurs les mieux placés pour nous parler de philosophie sans être dans une autre époque ? Les cafés-philo sont le « nouveau jardin », jardin ouvert à une philosophie en prise direct avec notre époque. De ce fait philosopher sans ceux qui font la cité, inverserait la question : serait-ce encore philosopher ?

La place de la philosophie est-elle ailleurs que dans la cité ?

On a souvent entendu dire que « La philosophie était descendue de l’Olympe ». Traduit dans notre époque cela nous dit que la philosophie est autre qu’académique, autre que chez les auteurs, classiques, modernes, autre que les propos même intéressants des philosophes écrivains médiatisés, que les profs, même si on leur rend hommage. De fait nous savons que si les cafés-philo ont pris vie, c’est souvent grâce à de professeurs de philo ; ce qui nous permet de rendre hommage à Marc Sautet, qui avait du lire cette phrase de Schopenhauer parlant de Fichte : « l’enseignement prodigué aux autres ne laisse pas le temps de s’instruire » Un corps n’est vivant que si l’ensemble participe à son processus de vie. Ce sera peut-être un tournant dans l’histoire de la philosophie, que d’avoir réussi à faire pénétrer la philosophie, la réflexion philosophique au-delà de ce qu’on avait connu. Ceux qui aborderont le thème plus sociétal nous expliqueront sûrement pourquoi en cette époque se développe cette demande de philosophie.

Au cours de ces deux dernières décennies, la philosophie a également trouvé sa place sur Internet. On y trouve le meilleur, et le moins bon. C’est là tout un sujet de débat en soi. Pour rester dans le domaine des cafés-philo, Internet a permis à certains d’entre eux d’avoir une vitrine, et de mettre en ligne les restitutions des débats, ce qui laissera la trace de ce peuvent penser en un temps, en un lieu, des personnes non classées « philosophes » sur des sujets les plus variés. Situer la philosophie exclusivement comme académique, universitaire, professorale, ou d’édition, serait lui couper les ailes, transformer la colombe en volaille.

Que « bagage philosophique » pour l’animateur ?

Le « bagage philosophique » de l’animateur suffit-il à garantir la « philosophicité » des échanges ?

Je pense que ce serait se mentir, que ce serait totalement aberrant de penser qu’un animateur ou ceux qui participent à l’animation, peuvent agir utilement en étant totalement dépourvus de connaissances philosophiques. C’est là un des paris auxquels sont confrontés les animateurs peu ou prou formés à la philo, c'est-à-dire, amener le débat sur le terrain philosophique sans tomber dans le cours didactique, sans noyer les participants dans des concepts qu’ils ne peuvent pas assimiler d’emblée, sans utiliser un vocabulaire hors de portée de certains participants. Autrement dit cette maxime « ce qui se comprend bien s’énonce clairement », signifie dans ce cas, que, si nous avons bien compris le propos d’un philosophe, nous ne pouvons prétendre l’avoir réellement compris que si nous sommes en mesure de le faire comprendre à notre tour, et, c’est le point important, le faire comprendre dans des termes qui puissent permettre à tous la compréhension, donc souvent un avec discours différent. « Il y a des problèmes qui intéressent tout le monde. Ceux-là la philosophie doit être en état de les traiter dans la langue de tout le monde » « L’esprit de la philosophie est l’esprit de la simplicité, toujours nous trouvons que la complication est superficielle. Plus nous nous pénétrons de cette vérité, plus nous inclinerons à sortir la philosophie de l’école et à la rapprocher de la vie » (Bergson).

Le, ou les animateurs, jouent véritablement leur rôle pour la philosophie dans la cité s’ils savent être les relais entre une philosophie qu’on pourra qualifier d’académique et ceux qui sont en demande de philosophie et qui n’ont pas, et les connaissances de base, et l’expérience pour aller vers la philosophie.

Peut-être est-ce là un des rôles des cafés-philo, participer à cette lutte contre une forme d’exclusion intellectuelle.

Avec plus de 15 ans d’expérience de cafés-philo, je vois : que certains sont parfois plus philosophiques (avec toutes les réserves qu’on peut mettre autour de cette expression), que dans certains se manifeste plus de spontanéité, parfois surtout lieux d’expression. La « philosophicite » n’est pas forcément au rendez-vous du premier café-philo qui s’ouvre. Il faut parfois du temps. Le temps que ceux qui partaient avec que peu de bases, ou un « léger bagage », progressent. Et paraphrasant Montaigne, je conclus en disant que les cafés-philos nous ont plus fait que nous ne les avons faits.


Guy Louis Pannetier